LE JOUR OU J'AI APPRIS QUE J'AVAIS UN CANCER 

Qui n’a jamais laissé trainer une ordonnance au fond de son sac ? 

J’en suis le bel exemple. 

 

Nous avons tendance à croire que nous sommes invincibles. Dans cette invincibilité, nous avons l’inconscience de croire que cela n’arrive qu’aux autres. J’ai eu cette inconscience, cette facilité à négliger ce qui allait se produire. Je le savais, j’étais prévenu. Mais je n’ai rien fait. 

 

En juillet 2011, j’ai décidé d’aller voir un urologue pour des douleurs testiculaires. Des douleurs pas vraiment récurrentes, mais suffisantes pour oser baisser son pantalon, son boxer et se laisser palper. Mon médecin m’a demandé d’aller passer une échographie. Il a senti quelque-chose d’anormal. 

 

Cette inconsciente jeunesse, ou bien négligence, m’a poussé à ne pas faire cette échographie. Les douleurs se sont estompées, la vie a reprit, l’été est passé, l’automne est arrivé. J’ai terminé mes études un soir de novembre. Diplômé d’une licence professionnelle Industrie de la Mode, j’avais décidé de me spécialiser dans le visuel merchandising, décoration et aménagement des vitrines et espaces intérieurs de magasins. La difficulté à trouver de l’emploi m’a contraint à postuler pour être vendeur en grand magasin de prêt-à-porter. Cette expérience aura duré un mois et demi. Elle s’est arrêtée le jeudi 26 janvier 2012. Jour ou j’ai appris la nouvelle. 

 

Les douleurs sont revenues et beaucoup plus intenses qu’auparavant. Je ne pouvais plus marcher correctement. Cette souffrance était très localisée, là ou l’urologue avait bien décelé quelque-chose. Je n’ai pas voulu y croire, j’ai mis 3 semaines à me décider à faire cette échographie qui était par chance, encore valable. 

 

Je me suis rendu à la clinique. J’était à la fois angoissé et terrifié. Je le savais dans mon fond intérieur. Lorsque l’échographe m’a annoncé avec une certaine franchise pas vraiment appropriée : « la vache là, il y a quelque-chose qu’est pas bon », La panique dans mes yeux a certainement dû se lire. Non pas par la réaction, mais par la preuve visible qu’il y avait bien quelque chose que je soupçonnais. C’était entrain d’arriver. 

 

Tout s’est très vite enchainé. Le lendemain j’ai été examiné en urgence par le même urologue rencontré quelques mois auparavant. J’ai lu sur son visage une expression de désolation, me disant « de toute façon Camille, que ça soit prit maintenant ou il y a 6 mois, la finalité aurait été la même, ne vous en voulez pas de ne pas avoir fait cette écho ». Il m’a donc annoncé que j’avais un cancer testiculaire, séminome stade 1. Je me souviens aussi de son grand étonnement de m’être vu arriver seul à ce rendez-vous. « Mais Camille, pourquoi n’êtes-vous pas venu accompagné ? Voulez-vous que j’appelle votre mère pour lui annoncer ce qui se passe ? » Je me suis mis à la place de ma mère dont je suis relativement proche, comment allait-elle prendre la nouvelle ? Ou était-elle au moment de l’appel ? Etait-elle assise ? Seule ou avec d’autres personnes ? Par chance, je n’entendais pas sa voix. Je ne pouvais ni entendre son souffle qui je le savais était coupé, ni même sa réaction. Il a raccroché, j’étais face à lui, je pensais à elle qui venait d’apprendre par un inconnu au téléphone que son fils était malade. Je vous laisse imaginer le malaise, la perdition totale de repères que j’ai pu ressentir. 

J’essayais d’écouter ses mots, mais impossible, je me revois fixer le sol, aucune larme, juste un sentiment de vide intense et profond. Je percevais des sons, à la fois sourds et très graves. Je n’arrivais plus vraiment à me concentrer sur ce qu’il m’expliquait. Me martelant l’esprit de « putain, tu as un cancer, tu as 21 ans et tu as un cancer ». J’ai relevé la tête pour écouter la suite. Découvrir l’opération, le traitement, le processus de surveillance. 

 

Je suis ressorti de cet entretien, avec un tas de papiers, d’ordonnances, et beaucoup de questions. Je me revois encore me cacher dans un coin du couloir, face à une fenêtre donnant sur le parking de la clinique. J’ai tenté de contenir une gorge beaucoup trop nouée. Des gens traversaient le couloir. Je ne voulais surtout pas qu’on me regarde. J’avais déjà honte d’avoir un cancer. J’ai couru à ma voiture ou j’ai laissé exploser des larmes, de la colère et de l’incompréhension. Comment cela pouvait arriver ? Je me revois taper sur mon volant et mettre le volume de la musique au plus haut pour qu’on ne m’entende pas pleurer. 

 

J’ai été opéré le 02 février 2012. J’ai donc subi une orchidectomie inguinale, autrement dit ablation totale du testicule gauche. « Rassurez-vous Camille, tout fonctionnera comme avant, le droit prendra le relai du gauche et fera le travail pour deux ! » comme j’étais ravi d’apprendre cette info de la part de l’urologue, vous vous doutez bien ! J’ai eu une prothèse à gauche pour rééquilibrer visuellement l’ensemble. 

La veille de l’opération, j’ai passé un scanner  TAP : thoraco abdomino pelvien afin de savoir si le cancer ne s’était pas étendu. Ma famille présente à ce moment, attendait juste à côté de la salle d’examen. Ma mère trop stressée a préféré attendre dehors. Ils m’ont découvert une tache à l’un des poumons. Cette tache n’a pas bougé depuis. Ce qui semble être plutôt rassurant.

 

S’en est suivie la période la plus difficile post, opératoire. J’ai dû attendre 3 semaines pour savoir quel traitement j’allais avoir. Chimiothérapie ou bien radiothérapie. J’ai fais LA grosse erreur, d’aller voir sur internet. Je n’aurais jamais du ! Un conseil, désertez le net car vous verrez toujours tout et n’importe quoi. Surtout n’importe quoi. J’ai donc pris mon mal en patience, puis je me suis reposé. Ayant des difficultés à marcher du a la cicatrice, j’ai passé deux semaines allongé. On m’a donc annoncé que j’allais avoir de la radiothérapie. Principe de la radiotherapie : éliminer les cellules cancéreuses par des radiations. Me déplaçant tous les jours à la clinique pendant 1 mois, j’ai eu les effets secondaires classiques, qui sont : peau brulée, soucis gastriques (on peut le dire, diarrhée). Une extrême fatigue m’envahissait chaque jour. Et je ne pouvais rien y faire. 

 

J’attendais tous les jours avec d’autres patients. Je me souviens qu’une dame et un monsieur échangeaient sur leurs traitements. La dame rassurait le monsieur qui allait démarrer ses rayons. Il avait peur. J’assistais à une scène à la fois intime et trop touchante pour ne pas écouter. C’est à cet instant qu’on a appelé la dame pour qu’elle commence son traitement quotidien. Elle est venue vers moi et m’a pris les mains en me regardant. Je ne saurais vraiment expliquer pourquoi elle a fait ça. Mais j’ai vu dans son regard, une gentillesse infinie et un soutien indéfectible. Cela a duré un quart de seconde, mais je l’ai vue ensuite fermer la porte derrière elle et disparaître pour ne plus jamais la revoir. J’ai pour la première fois souri dans ce lieu qui n’inspire généralement pas grand chose de très joyeux. 

 

J’ai terminé mon traitement, qui m’a beaucoup fatigué. J’ai mis six mois avant de pouvoir reprendre le travail. Je voulais impérativement retrouver une vie sociale, être actif. Je ne supportais pas rester à la maison à ne rien faire, à ressentir cette frustration d’être exclu de toute possibilité. Pourquoi ? car j’étais bien trop faible pour pouvoir espérer retravailler. J’ai dû accepter que j’étais malade. Accepter que la rémission ne faisait que commencer. Accepter 

Que le plus dur était peut-être à venir. J’étais dans le déni, je voulais tellement retrouver la personne que j’étais avant. C’était impossible. Elle avait disparu. J’étais quelqu’un de différent. Un quotidien rythmé par l’avancement de cette rémission, par les contrôles incessants, par les nouvelles perspectives. 

 

Peu de temps après l’opération, j’ai eu une inflammation importante au niveau de la prothèse et des difficultés de cicatrisation. J’ai cru que le cancer revenait et qu’il allait attaquer le deuxième testicule. C’était une peur à la fois irrationnelle et obsédante. Je suis retourné voir mon chirurgien qui m’a confirmé l’inflammation. La peau autour du testicule était violette. Trois choix s’offraient à moi, soit retirer la prothèse, ou attendre que cela puisse se résorber ou bien prendre des anti-inflammatoires vivement déconseillés par l’urologue.  J’ai choisi de ne rien faire. Je ne voulais prendre aucun risque. Quelques jours après, l’inflammation avait disparu. 

 

Pendant plusieurs années, j’ai eu cette angoisse que le cancer revienne. Cette pensée d’être à nouveau malade cette fois du deuxième testicule m’obsédait. Je me disais sans cesse « si j’apprends que je suis malade à nouveau, on va certainement m’enlever le dernier testicule, et je serai quoi ? » Je me suis très longtemps posé cette question de genre. Serais-je toujours un homme ? Allais-je perdre mon identité ? Il n’y a pas de réponses à ces questions posées sur le coup de la peur et de la colère qui nous font parfois dire tout et n’importe quoi. Le deuxième testicule n’a jamais été touché. 

 

Le cancer à bouleversé ma vie, aussi bien sur le plan sentimental que professionnel.  J’ai donc décidé d’en parler sur Instagram. Car il est important qu’aujourd’hui les jeunes hommes anticipent les douleurs, fassent des suivis et surtout n’aient pas peur. Car il faut toujours se dire que d’autres ont vécu cela avant. Moi par exemple. Et je me sentirai encore plus utile en partageant mon histoire. 

 

Mon histoire a été ponctuée d’évènements qui font ce que je suis aujourd’hui, mais lorsqu’on vit ce genre de choses, il y a certains éléments à prendre en compte qui sont à mon sens essentiels à savoir pour appréhender cette maladie :

 

  • Cette opération pouvant rendre stérile, vous devrez faire une conservation de sperme, au cas ou vous voudriez avoir des enfants. Cette conservation doit être renouvelée tous les ans. 

  • Si vous avez des rayons, vous devez vous rendre au rendez-vous pour doser votre taux de radiation. Le personnel soignant vous fera des points de tatouage permanents délimitant la zone à soigner. Je ne vous le cache pas, c’est assez désagréable. 

  • Vous devez vous rendre tous les jours à l’hôpital pour votre séance de rayons. Vous pouvez faire appel à un VSL, véhicule sanitaire léger pour les déplacements. Condition à voir avec votre mutuelle. 

  • La peau du ventre étant brulée, j’ai utilisé de la crème type Biafine pour soulager les douleurs.

  • Les contrôles pour ma part avaient lieu 2 fois par an pendant 5 ans, puis 1 fois par an pendant 1 an et demi.

©2019 by 1m62 / Camille JOLLY